Michel Pastoureau, historien célèbre et spécialiste des couleurs et des symboles, s’est penché sur l’histoire des rayures et sur leur symbolique à travers, principalement le vêtement et  l’histoire de l’art, du moyen-âge à nos jours.

Grâce à son travail de recherche, parcourons ensemble cette histoire de la rayure, son rôle social, les fonctions qui sont attribuées au vêtement rayé et comment la rayure a été utilisée et perçue au fil du temps.

Quand récemment, un slogan publicitaire pour une marque de vêtement, affiche sur nos murs : “cet été, osez le chic de la rayure”, il met en lumière notre rapport à la culture de la rayure, pourquoi dans son cas, parler d’audace ? Oser la rayure, signifie ici, transgresser pour s’affirmer et se distinguer, mais aussi assumer cette transgression en inversant un code social propre à être détourné.

La rayure au moyen-âge

Il est évident que le vêtement et ses attributs sont un marqueur social, et c’est principalement à travers le vêtement que la rayure véhicule sa symbolique tout au long de l’histoire et de la culture européenne.

La rayure : attribut des parias

Dans l’occident médiéval, la liste des individus parias de la société est longue et que ce soit en littérature ou en histoire de l’art, l’époque les pare souvent de vêtements rayés.

Du juif à l’hérétique, c’est à dire de l’étranger qui menace, au jongleur et au bouffon (symbole de l’artiste en marge de l’ordre social) en passant par le lépreux et le bourreau ou bien encore la  prostituée, tous exclus de la société, ces individus pervertissent l’ordre social. En cela, ils sont dotés dans les représentations ou descriptions, de vêtements rayés. Les documents sont nombreux à attester de cette fonction de la rayure : dévaloriser, négativer et repérer.

Pourquoi la rayure

Il semblerait que l’occident médiéval aie vu dans les Écritures une condamnation du vêtement rayé, à travers plusieurs versets, dont celui-ci : “Tu ne porteras pas sur toi un vêtement fait de deux couleurs”, qui insiste sur l’aspect “bâtard“ de la rayure. Une autre théorie avancée par Michel Pastureau postule que l’œil médiéval est attentif à une lecture plan par plan, que la rayure ou le damier, autre “étoffe du diable” ne permettent pas.

Le vêtement rayé, par son côté tapageur par opposition  à l’uni, est synonyme de désordre social et moral.

 

L’époque moderne du XVIe au XIXe siècle

La rayure à l’ère moderne évolue fortement sans pour autant que que les caractères anciens de la symbolique ne disparaissent complètement.

Les fonctions se diversifient et le caractère très majoritairement péjoratif s’estompe pour laisser la place à une rayure plus noble et principalement verticale, à l’opposé de la prédominance d’une orientation horizontale au Moyen-Âge.

Graphiquement, la rayure n’est plus seulement bichromique, elle devient trichrome et même polychrome et les raies sont réparties de façon irrégulière. Cet enrichissement esthétique contribue à dépasser les classifications sociales précédemment établies.

A l’aube du XIXe siècle, la rayure devient tout autant aristocratique que paysanne, festive ou ordinaire.

La rayure domestique

L’apparition des blasons et armoiries au XIIe siècle, avec leur rythme de bandes alternées ont contribué à faire émerger une culture du vêtement rayé pour le personnel au service du seigneur. C’est la marque d’une condition certes inférieure mais non excluante. La livrée apparait en Angleterre et en Italie, les valets et laquais sont en habits rayés. Nous en gardons bien-sûr aujourd’hui la trace.

En gagnant en variété et en se verticalisant, la rayure se pare progressivement d’autres attributs sociaux, elle devient précieuse, esthétique et évolue aussi sur les tissus d’ameublement. Le gôut néoclassique favorise l’expansion des rayures.

La rayure révolutionnaire

Partout dans nos représentations, que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans la bande dessinée, la rayure est attribuée à l’élan révolutionnaire. Le goût pour la Révolution américaine dont l’emblême est le drapeau aux treize bandes, contribue certes à ce goût pour les rayures. Il est possible que l’idée de transgression héritée du Moyen-Âge soit aussi en lien avec l’esprit Révolutionnaire. Il faut aussi y voir l’influence de la cocarde et du drapeau qui deviendra plus tard le drapeau français. De révolutionnaire, la rayure va se muer en rayure civique.

Rayer, punir, exclure

Cette période contemporaine est caractérisée par la coexistence de deux systèmes opposés. Comme nous l’avons vu, la rayure s’est démocratisée et son esthétisme s’est répandu dans la société. Cependant la “mauvaise rayure” héritée de l’époque féodale n’a pas disparue.

Le costume rayé est l’archétype du costume du bagnard et aussi celui de l’esclave.

Portrait de Robespierre – Musée Carnavalet

Rayures révolutionnaires

La rayure aujourd’hui

Hygiène et sport

De tous temps, le linge intime, c’est à dire le linge directement en contact avec le corps : tenue de nuit ou draps devait être blanc, cet aspect est certainement lié à notre culture chrétienne et notre relation au corps. Mais au XIXe siècle, progressivement le linge rayé aux couleurs pastels s’impose dans le domaine de l’hygiène : pyjama, draps rayés et matelas rayés.

On retrouve aussi le motif rayé dans le domaine de la cuisine et des pièces d’eau : carrelage, linge de maison, vaisselle, linge de bain…

Marine et bord de mer

En 1858, un Bulletin Officiel de la Marine introduit le tricot rayé bleu et blanc dans la liste des uniformes de matelots. Très précis, le décret détaille même le nombre de rayures que doit comporter le tricot, ainsi que la largeur qui les sépare. Ainsi, les tricots rayés doivent comporter : « 21 raies blanches larges de 20mm et 20 ou 21 raies bleues larges de 10mm ». Pour les manches, le tricot doit comporter « 15 raies blanches et 14 ou 15 raies bleues ».

D’après la légende, les rayures permettaient de repérer plus facilement un marin tombé à l’eau, mais cela cela vient surtout de la technique de tissage. Le tricot est fait d’une seule pièce, pour plus de confort. À bord d’un bateau, il faut éviter tout ce qui est coutures, boutons, pour éviter de se prendre dans les cordages.Quant aux rayures, il s’agit d’une économie de teinture indigo, à l’époque très onéreuse.

La rayures s’étend alors aux tenues de bain et aux textiles liés aux activités balnéaires

Photo de baignade vers 1915 – La plage à Trouville Felix Valloton – Portrait de bagnard

Jean-Paul Gauthier par Pierre et Gilles

Rayures et arts graphiques

 

La rayure est partout. Dans l’ameublement, dans les arts graphiques, dans la mode (même si la publicité continue à parler d’audace), dans l’architecture et la peinture.

Intégrée et digérée avec toutes ses symboliques et ses fonctions, la rayure est aussi au centre de l’œuvre de bien des artistes dont nous vous proposons deux portraits :
Celui de Franco Grignani, artiste et graphiste italien et l’illustratrice Malika Favre. 

Nous vous proposons aussi de découvrir une sélection de composition graphiques à partir de motifs rayés, appliquées aux arts graphiques : affiches, compositions, illustrations, packagings…

Bonne découverte

petit florilège de rayures graphiques

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