Avant que je le rencontre pour la première fois et que nous travaillons ensemble, il était une légende à mes yeux ! Ses génériques de films, ses logos, ses couvertures d’albums, ses affiches, et plus largement l’ensemble de son œuvre définissent un territoire.

Ainsi parle Martin Scorsese de l’américain Saul Bass, réalisateur en 1975 d’un unique film, mais incroyable créateur de génériques, notamment pour Martin Scorsese pour  Le temps de l’innocence ou encore pour le sublime  Casino qui voit s’envoler Robert de Niro après l’explosion de sa voiture.
Graphiste de génie et inventeur du générique moderne, le travail de Saul Bass résonne toujours.

Générique du film “Casino” de Martin Scorsese

Inclassable Saul Bass !

Saul Bass est un graphiste et designer américain né à New York en 1921 et mort à Los Angeles en 1996. Venu du dessin publicitaire, Saul Bass est le concepteur du générique de nombreux films marquants, parmi lesquels L’Homme au bras d’orAutopsie d’un meurtre (Otto Preminger, 1956 et 1959), La Mort aux trousses et Psychose (Alfred Hitchcock, 1959 et 1960), West Side Story (Robert Wise, 1961), Les Affranchis et Casino (Martin Scorsese, 1990 et 1996). Il est également l’auteur de documentaires et d’un film de science-fiction très confidentiel, Phase IV (1974).

La collaboration avec Otto Preminger

Otto Preminger fut le premier réalisateur à avoir été séduit par son travail. Pour l’affiche de Carmen Jones, l’approche adoptée par Bass est révolutionnaire : un symbole graphique (ici une rose stylisée), là où les affiches se contentaient souvent à l’époque d’utiliser des images du film.“Le meilleur designer que je connaisse” : c’est en ces termes que le terrible Preminger qualifiait Saul Bass. La complicité entre les deux hommes, ne s’est jamais démantie, le réalisateur ayant fait appel au concepteur graphique de 1953 à 1979,  pour quinze de ses films, parmi les plus cultes. Pour les films de Preminger comme pour la plupart de ses autres grandes créations, Bass s’appuie sur un logotype, autrement dit un dessin stylisé suffisamment fort de sens pour identifier au premier coup d’œil l’enjeu dramatique du film. Pour The Man With the Golden Arm (L’Homme au bras d’or, 1955), c’est un bras grotesquement déformé, brutalisé, chutant vers le bas de l’image, dont la noirceur contredit le “bras d’or” promis par le titre. Pour Anatomy of a Murder (Autopsie d’un meurtre, 1959), Bass juxtapose sept formes noires disjointes qui recomposent une silhouette humaine disloquée, pareille à celles qu’on trace au sol pour marquer la place d’un corps absent.

Il est impératif que les spectateurs puissent voir le générique imaginé par Saul Bass, comme l’indique cette demande collée sur chaque bobine envoyée aux salles désireuses de projeter l’histoire de Frankie Machine, qui revient dans son quartier après un séjour dans un centre de désintoxication où il a appris la batterie. Tel est le pitch de “L’Homme au bras d’or”, l’une des plus belles réussites de la carrière de Saul Bass. Selon lui, l’ère du générique comme « popcorn time » est terminée. La puissante séquence de titre de Saul Bass pour L’Homme au bras d’or a changé la façon dont les réalisateurs et les concepteurs traiteraient à l’avenir les titres d’ouverture. Un fond noir. Puis, des lignes blanches apparaissent, disparaissent, en rythme avec la musique composée par Elmer Bernstein. Le timing était tellement serré que le musicien et le designer ont dû travailler main dans la main et faire leurs devoirs en même temps. Le résultat est une intense interprétation du trouble gagnant le héros, musicien accompli particulièrement porté sur le jeu et la drogue.

La technique Saul Bass

Il aime diviser l’image en surfaces monochromes violemment opposées et il n’utilise le plus souvent qu’une seule couleur en plus du noir et blanc élémentaires de l’affiche. Il n’est pas rare, alors, qu’il réserve cette couleur à la typographie des crédits officiels, comme pour In Harm’s Way et Bunny Lake Is Missing. Mais il joue comme personne avec le blanc du papier, souvent utilisé “par défaut”, pour suggérer une image absente, et avec les typographies systématiquement créées pour les besoins du film et qu’il affectionne grasses, irrégulières et non alignées. Bunny Lake Is Missing présente en cet aspect un cas de figure très original où le lettrage du titre participe conceptuellement à l’image symbolique puisque les dernières lettres du mot “missing” s’effacent littéralement dans la matière de l’affiche. Pour Bass, l’affiche demeure avant tout un support de papier, ainsi qu’il le démontre avec sa création magistrale pour Exodus, où le logo occupant le centre se voit lui-même dévoré par des flammes qui consument même le titre, laissant le spectateur devant une affiche d’où l’image est en train de disparaître.

Entretien avec Tom Kan et Interview de l’artiste

Influences et Témoignages

Kan est un graphiste et designer franco-japonais, auteur, entre autres, des remarqués génériques d’Enter the Void et de Good Time des frères Safdie. Il est un disciple, comme tant d’autres, de Saul Bass. : “La première fois que j’ai entendu parler de Saul Bass, c’était en regardant l’affiche de Clockers de Spike Lee, et cette silhouette découpée. Même si ce n’est pas du Saul Bass, j’étais déjà familier avec ces visuels, grâce aux pochettes des albums du label Blue Note. J’avais vu les Hitchcock, mais j’étais gamin, donc je n’en savais pas beaucoup plus que cela sur lui. Et donc, à l’époque de Clockers, je suis tombé sur un article parlant des similitudes avec l’affiche de Anatomy of a Murder, et c’est comme ça que j’ai commencé mon apprentissage de Saul Bass”. Nous sommes en 1959. Dans le générique de Anatomy of a Murder, Saul Bass prend le titre du film au pied de la lettre, en présentant chaque membre de l’équipe à côté d’une partie d’un corps désassemblé, et ne dévoile le corps entier qu’au moment de faire apparaître le nom du réalisateur. La technique est simple, simpliste sans doute, même vue de notre époque : des découpes de papier sur un fond gris uniforme. C’est tout, mais c’est beaucoup. D’ailleurs, son influence est évidente dans des films comme Attrape-moi si tu peux, Monstres & Cie et même Thank You for Smoking. Et plus loin encore, pour Tom Kan : “Le logo de Prozac Tracks, c’était une main qui tenait une éprouvette avec la typo en dessous, et ce logo, je l’ai détourné du logo d’une industrie pharmaceutique des années cinquante. Pendant la french touch, tous les logos un peu corporate, qu’on appelait à l’époque le consumérisme design, c’était totalement inspiré de Saul Bass”.

Exemples de logos réalisés par Saul Bass

Alfred Hitchcok

Ils n’ont collaboré que pour trois films seulement, mais cette brève association marque un sommet incontesté de l’art du générique avec  Vertigo, La Mort aux trousses et Psychose. Dans ce dernier, Saul Bass serait d’ailleurs le véritable auteur de la scène du meurtre sous la douche, et de la scène de la mort du détective Arbogast car il en a signé le storyboard. 

Pour le public moyen, les crédits leur disent qu’il ne reste que trois minutes pour manger du popcorn. Je prends cette période “morte” et j’essaie de faire plus que simplement me débarrasser des noms qui ne plaisent pas aux cinéphiles. Je vise à mettre en place le public pour ce qui va arriver ; je les rend impatients. Mes premières réflexions sur ce qu’un titre peut faire était de définir l’ambiance et le noyau sous-jacent de l’histoire du film, d’exprimer cette histoire de façon métaphorique. J’ai vu la séquence du générique comme un moyen de conditionner le public, de sorte que lorsque le film a réellement commencé, les spectateurs auraient déjà une résonance émotionnelle avec lui ». Saul Bass. 

L’héritage

Saul Bass fait largement école et cela se ressent évidemment aujourd’hui. Mad Men est l’exemple ultime de série ayant emprunté à Saul Bass son style narratif épuré, entre esthétisme rétro et modernisme. Ajoutez à cela l’hommage rendu par Spielberg avec Attrape-moi si tu peux ou encore l’affiche du Burn After Reading des frères Coen. Saul Bass, plus moderne que jamais !

Générique de la série Mad men

Pour aller plus loin

Pour découvrir toute l’immensité du talent de Saul Bass, la bible écrite pas sa fille Jennifer Bass Saul Bass a life in Film & Design.
Une référence en la matière, 400 pages en anglais richement illustrée pour découvrir l’immensité de son génie graphique.